Lorsque le « je » et le « nous » se rencontrent

D’Andrée-Anne Laberge

La responsabilité partagée

Plusieurs aspects ont une incidence palpable sur la réussite d’un collectif, notamment : la capacité à communiquer, l’ouverture et la flexibilité de chacun des membres du groupe, sa cohésion et les zones de rencontre qu’il suppose, le temps alloué pour la création d’une œuvre, puis les diverses autres contraintes entourant celle-ci.

Selon mes observations, lorsqu’elle s’exerce dans un contexte de création collective, l’expérimentation permet à chacune et à chacun de sortir de sa zone de confort. Dans le cas de Plein Jeu, un constant aller-retour entre le soi et l’entité du collectif. Le défi était de taille : les collectifs étaient issus de mariages forcés. Par ces unions imposées, les artistes, qui provenaient de différents champs d’expertise, ont accédé à la possibilité d’explorer de nouvelles avenues. En premier lieu, il y avait l’enjeu de faire connaissance avec les autres et de comprendre où tous les membres du groupe pouvaient se rejoindre artistiquement, un pari à la fois stimulant et déstabilisant.

Dans le cas de la résidence Musique pour sièges vides, j’ai observé différentes réponses à ce défi et aux prises de risque qui en ont découlé. À mi-parcours, un lâcher-prise s’est, entre autres, fait sentir chez les artistes Bruno Bouchard, Benoît Fortier et Philip Gagnon. Ils ont accepté de dévier de leur pratique habituelle de l’art en mélangeant les concepts proposés par l’un avec les idées de l’autre, touchant ainsi à des zones de création qu’ils n’avaient jamais visitées auparavant. Un membre du collectif ad hoc m’a même confirmé le soulagement qu’il a ressenti lorsqu’il a été clairement nommé que l’œuvre à réaliser serait une création commune. Une partie de la pression était tombée; la responsabilité était partagée.

Comme le souligne René Passeron, « [de] même que les mauvais coups sont plus faciles quand on les exécute à deux, chacun libérant l’autre de ses réticences et le poussant d’orgueil à être à la hauteur, de même le dialogue-rivalité porte les artistes à prendre, grâce à leur rencontre, plus de risques dans l’innovation1».

La question du langage

En tant qu’observatrice de moments de mise en commun et de création collective, je me suis interrogée et j’ai cherché à savoir si l’ambiguïté lexicale, la polysémie, découlant potentiellement de la rencontre d’artistes pluridisciplinaires pouvait favoriser la créativité.

Présente chez les esprits créatifs, selon Grégoire Borst, Amandine Dubois ouvre un espace dont peuvent jaillir les idées nouvelles. La communication qui s’est opérée entre les artistes ayant participé à Musique pour sièges vides l’atteste : il y avait évidemment, entre eux, un désir de bien communiquer, mais également une ouverture au flou, ce qui correspond aux résultats d’études portant sur la créativité2.

Lors d’un entretien que j’ai eu avec lui, l’un des artistes participants a noté qu’une confusion régnait parfois dans les communications du collectif ad hoc, mais que tous ses membres avaient confiance et savaient qu’une compréhension commune se dégagerait au bout du compte de la mise en action des idées préalablement énoncées.

C’est à travers l’acceptation de ce flou que l’expérimentation peut avoir lieu. La rigidité qu’exigerait, à l’opposé, la compréhension précise, juste et claire de tout ce qui est exprimé représenterait un obstacle à la fluidité et à la souplesse qui sous-tendent l’expérimentation. Cet espace flou et les multiples possibilités d’interprétation qu’il recèle peuvent donc devenir féconds, sources d’idées fertiles, si nous demeurons à l’écoute et ouverts.

Le plaisir

En observant les artistes et en constatant combien l’humour était présent lors de leurs réunions, j’ai voulu comprendre l’incidence que la joie pouvait avoir sur la créativité. Autrement dit, est-ce que le plaisir est créatif? Il semblerait que oui.

En effet, selon les recherches de Allice M.Isen, psychologue américaine et professeure de psychologie, les états émotionnels positifs faciliteraient les performances créatives, contrairement aux états émotionnels négatifs et neutres3.

Ainsi, la notion de plaisir dans la rencontre peut assurément avoir eu un effet sur la créativité du collectif ad hoc. C’est pendant différents moments de partage, au fil d’expérimentations ludiques, que les artistes réunis par ce dernier se sont entendus sur un concept, communément adopté, tout en s’interrogeant sans cesse sur la méthodologie à utiliser.

Dans l’étude qu’ils ont menée sur les structures cérébrales de la créativité, Borst, Dubois et Lubart ont montré que les émotions positives donnent accès à un matériel cognitif large et diversifié et qu’elles facilitent donc l’émergence d’idées novatrices. Cela porte à croire que plus nous sommes joyeux, plus nous sommes près de notre potentiel créateur.

La notion d’improvisation dans le collectif. Lieu de rencontre, moments propices à l’éveil créateur

La visite que j’ai faite à la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré à l’occasion de la résidence Musique pour sièges vides a été pour moi un moment . J’y ai vu la complicité et le jeu naître entre les créateurs. Le père de Bruno était présent. Par sa personnalité attachante, son talent et son expérience de l’orgue, il a fait de cette séance d’improvisation et de recherche un moment charnière. Dans ce lieu porteur d’histoire et de mémoire, j’ai commencé à comprendre toute la richesse et les possibilités que ce projet présentait. Par la suite, c’est l’espace, tout aussi privilégié, du Palais Montcalm qui est devenu le terrain de jeu du trio. C’est là que la créativité du collectif s’est manifestée. Pendant près d’une semaine, nous avons vu vibrer l’orgue et les artistes, tous réunis.

Le langage qui avait préalablement été établi a finalement pris tout son sens sous forme d’exploration et d’interprétation pendant ces journées de création au Palais. Chacun des artistes a trouvé sa place dans le trio. Le langage et les dispositifs étaient en place; il ne restait plus qu’à expérimenter. C’est là, au cœur des expérimentations, que j’ai compris la signification de la notion de division des sens dans la performance, que définit si bien R. Keith Sawyer lorsqu’il écrit dans son ouvrage sur la création collective : « You have to be able to divide your senses… so you still have that one thought running through your head of saying something, playing something, at the same time you’ve got to be listening to what the drummer is doing4

Empruntant au procédé qu’est l’improvisation, l’œuvre dans l’expérience de sa présence et ne pourra jamais être répétée. Elle ne prend pas seulement forme dans l’esprit d’un artiste pour ensuite être extériorisée. Elle prend forme dans le processus de création collective par le biais de la division des sens. Celle-ci permet d’être à l’écoute de ce que les autres créent et de réfléchir à la fois aux prochains gestes à poser en réponse à ce qui a été fait.

1 René Passeron, « Introduction à la poïétique du collectif », dans René Passeron (dir.), La création collective, Paris, Clancier-Guénaud, 1981, p. 11.

2 Grégoire Borst, Amandine Dubois et Todd I. Lubart, « Structures et mécanismes cérébraux sous-tendant la créativité : une revue de la littérature », dans Approche neuropsychologique des apprentissages chez l’enfant, no 87, 2006, p. 96-113.

3 Alice M. Isen, « On the Relationship between Affect and Creative Problem Solving », dans Sandra W. Russ (dir.), Affect, Creative Experience, and Psychological Adjustment, New York, Routledge, 1999, p. 3-18.

4 R. Keith Sawyer, Group Creativity: Music, Theater, Collaboration, New York, Routledge, 2010, p. 52.