Les déclencheurs

De Manon Tourigny

Par sa volonté de décloisonner la création, de provoquer la collaboration et de permettre à des artistes de tous les horizons d’explorer l’orgue du Palais Montcalm avec le projet Plein Jeu, Avatar a agi comme un entremetteur artistique. Les trois artistes invités dans le cadre de la résidence Musique pour sièges vides ont vécu ce qu’on pourrait considérer comme un blind date. Travaillant dans des milieux disciplinaires différents, Bruno Bouchard (arts vivants), Benoît Fortier (musique) et Philip Gagnon (arts visuels) ont décidé d’embrasser la création collective. Sur une période de cinq semaines, avant d’entreprendre leur exploration au Palais Montcalm, les artistes ont mis en commun leurs champs d’intérêt artistiques, leurs approches disciplinaires et leurs langages en cherchant à lier leurs univers personnels pour que cette collaboration puisse advenir.

En cours de processus, chaque membre du trio s’est attribué un rôle de manière naturelle, selon ses propres forces : Bruno, le rassembleur qui possède tout un bagage performatif mais aussi une expérience du travail en collaboration; Benoît, qui détient des connaissances en programmation, a permis aux interprètes de jouer de l’orgue autrement; Philip, qui s’est intéressé au fait de jouer dans l’espace et avec lui par sa pratique de l’art dans l’espace public. Ainsi, bien que l’orgue soit au cœur du projet Plein Jeu, les artistes ont considéré, lors de leurs explorations, la symbolique de cet instrument et plusieurs éléments de l’architecture qui entoure celui-ci. Il faut préciser que l’orgue se trouve dans la salle Raoul-Jobin, un lieu non spécialement consacré à l’expérimentation. Dans cette maison de la musique, cette salle est considérée comme l’une des meilleures au monde pour son acoustique exceptionnelle. Majestueuse, habillée de placages de bois d’érable, transformable selon les besoins1, elle offre de multiples possibilités de configuration. Reste cependant qu’on y tient essentiellement des concerts et qu’un organiste en résidence est responsable de l’orgue. Il existe donc tout un décorum dans ce lieu, mais il est aussi possible d’en tirer d’autres avantages.

C’est dans cette perspective qu’il faut observer la part de cette résidence qui s’est déroulée au Palais Montcalm, où les artistes ont pu approfondir leurs réflexions concernant l’orgue en explorant cet objet, ses limites et les contraintes qu’elles impliquent. Il faut souligner que cet intérêt pour l’orgue n’a pas la même portée au sein du trio. Dans le cas de Bruno, l’orgue possède une dimension sentimentale puisqu’il est lié à sa famille. Les parents de l’artiste sont tous les deux organistes, et Bruno côtoie l’instrument depuis toujours sans pour autant en jouer, ayant baigné dans leur univers. Pour le projet, en format MIDI, il a enregistré ses parents pendant qu’ils interprétaient un répertoire classique. Il a aussi capté des extraits où on l’entend lui-même, en plus de son frère. Cette matière sonore pourra s’intégrer à la programmation et à la partition à concevoir. Pour Benoît, qui a accompagné ces musiciens dans leurs explorations, l’orgue joue un rôle déterminant puisqu’il ouvre sur d’infinies possibilités, compte tenu de sa midification. Pour ce qui est de Philip, ce n’est pas tant l’orgue qui l’intéresse que le lieu dans lequel s’inscrit ce dernier. L’orgue doit donc être considéré comme une figure importante tout en laissant une place au lieu pour ce qu’il représente et pour ce qu’il est. Philip parle même de « jouer du Palais Montcalm », une façon d’aborder l’aspect installatif du projet. Il y a bien l’orgue, élément magistral et imposant intégré au sein d’une architecture qui s’est construite pour l’accueillir, mais il y a aussi tout ce qui l’entoure, plus précisément la salle et sa configuration, les bancs qui accueillent le public et la scène.

Le travail in situ des artistes leur a permis de consolider ou d’éliminer certaines idées avancées en amont, notamment en adoptant une façon d’être sur la scène, mais aussi autour d’elle et dans la salle. Les artistes ont ainsi réalisé des actions concrètes en utilisant leur environnement de création. Ils sont devenus des déclencheurs de l’orgue. Un peu à la manière de sculpteurs, les artistes ont « gossé » de l’orgue, par addition ou par soustraction, en quête d’un son à assembler, à associer à l’ensemble. Dans le projet encore à définir, les artistes se sont demandé comment ils pouvaient se promener dans une œuvre? L’une des réponses leur est venue de leur contact avec les composantes de la salle Raoul-Jobin : les bancs, que les artistes ont « activé » en s’asseyant ou en se relevant, en frottant un micro sur le tissu des sièges ou sur leurs accoudoirs, en les déboulonnant pour créer du son; puis, les rangées, que les artistes ont arpentées lentement ou à la course, suscitant un jeu des corps, qui bougent dans cet espace, qui agissent comme déclencheurs de l’orgue, en dialogue avec lui. Par ces multiples déplacements, une chorégraphie commence assurément à s’élaborer, autant par des micro-gestes que par des gestes plus flagrants (avec le casque d’électroencéphalographie, lorsqu’on fait oui ou non de la tête, par exemple). Ainsi, dans cette recherche, les artistes se questionnent sur la relation entre leurs gestes et ce qui sera produit comme son, sur la manière dont l’orgue va répondre à leurs mouvements. Ce qui entre en jeu dans cette exploration, c’est que l’orgue devient un personnage au sein de cette mise en scène en devenir. Il dicte comment le corps, à travers les gestes, peut produire le son recherché. L’orgue interagit avec les artistes et est donc partie prenante de cette collaboration, tout comme il agit en tant qu’émetteur sonore qui fait naître cette performance.

Dans ce souci de jouer de l’orgue autrement, l’utilisation de la programmation et de dispositifs électroniques est essentielle. Chaque geste doit correspondre à une réaction de l’orgue. Cette écriture de codes peut être infinie et ajoute une couche de travail supplémentaire à chaque modification ou à toute idée mise de l’avant. Les artistes ont entrepris leur collaboration en pensant qu’ils allaient accomplir énormément d’actions. À l’heure où j’écris ces lignes, un exercice de synthèse reste encore à faire. La proposition qui est en voie de prendre forme, sans reposer uniquement sur la programmation d’une piste MIDI ou sur la possibilité d’interpréter directement une pièce sur l’instrument, doit également permettre aux artistes de jouer de l’orgue sans y toucher de sorte qu’ils puissent tous contribuer à l’écriture d’une même partition. C’est le corps qui est musique ici, c’est-à-dire que les artistes eux-mêmes se transforment en de réels joueurs d’orgue. Tout ce qu’ils font leur permet de déclencher l’instrument, d’en jouer ou de le faire réagir. L’idée même de « partition » leur sert à structurer une séquence de gestes, de mouvements, avec l’objectif de provoquer une expérience sonore. On est loin du répertoire baroque ou de la musique sacrée. Il s’agit davantage d’une musique conceptuelle et expérimentale, d’une symphonie abstraite qui se structure au fil des mouvements. Outre l’utilisation des gestes, il y a aussi l’intégration du texte Partition vocale, que Philip a rédigé et qui porte sur la notion de valeur, sur l’orgue et sur le Palais Montcalm2. L’un des passages de ce texte touche au travail collectif, sorte de reflet de ce qui a été vécu par les trois artistes à l’occasion de la résidence Musique pour sièges vides :

« Ensemble de symboles d’un langage relativement commun.

Ensemble de mots d’une langue relativement commune considérés dans leur jeune histoire, leur formation nouvelle, leurs sens nouveaux.

Communication réciproque de l’ensemble.

Donner une action, recevoir une énergie en contrepartie; un résultat. »

Cet extrait pourrait fort bien ne pas être utilisé dans l’œuvre finale. Ce qui importe, c’est le jeu qu’il rend possible avec une voix qui résonne dans un micro, le rythme de certains mots ou de phrases qui font réagir l’orgue, un peu comme s’il dialoguait avec les artistes. Une part importante d’improvisation subsistera aussi, s’appliquant tant à partir du texte qu’à travers des gestes générant des sons et activant les jeux émanant de l’orgue.

L’une des forces du projet Plein Jeu, c’est qu’il fait le pari de réunir des artistes de différents horizons afin de provoquer une collaboration. Dans le cas de cette résidence, la collaboration continuera de se développer jusqu’à une performance finale, et celle-ci formera une partition qui croisera musique, actions ou chorégraphies et scénographie ou jeux dans l’espace.

1Sur le site, on mentionne que la salle peut servir, entre autres, à des concerts acoustiques ou amplifiés, à des colloques, à des congrès, à des captations, etc. Voir, à ce sujet,  https://www.palaismontcalm.ca/salle-quebec/raoul-jobin/ (consulté le 18 juillet 2021).

L’artiste a composé ce texte à partir de définitions puisées sur le site du Centre national de ressources textuelles et lexicales (https://www.cnrtl.fr/). Ces définitions ont été retravaillées pour injecter du rythme à cette matière textuelle.