Le corps de l’orgue

De Pascale LeBlanc Lavigne

Quelques mots que l’on entend fréquemment lorsque l’on s’immisce dans l’univers des orgues à tuyaux.

Les jeux

La console

Les bouches

Les registres

Les claviers

La soufflerie

Les violons

Les hautbois

La tuyauterie

Certains termes régulièrement prononcés lorsque des artistes et l’équipe d’Avatar explorent les possibilités de création avec un orgue à tuyaux midifié.

MIDI

Arduino

Patch

Midifié*

Max/MSP

Contrôleurs

Fils

Ça bogue!!!

Coudon, ça marchait hier!

Ayant travaillé en collaboration à la coordination de Plein Jeu en tant que chargée de projet jusqu’à tout récemment, je voulais absolument comprendre (minimalement du moins) le fonctionnement d’un orgue à tuyaux midifié. Habituellement, lorsque je m’implique dans un processus d’apprentissage, j’ai besoin de me plonger dans l’expérimentation rapidement. Or, absorbée par certaines responsabilités reliées à mon rôle au sein du projet, je ne disposais pas du temps nécessaire pour apprendre à jouer de l’orgue par l’entremise d’une interface informatique. J’ai donc adapté mon processus d’apprentissage au contexte. Ainsi, pour comprendre le fonctionnement de cet instrument complexe muni d’une interface numérique, j’ai intuitivement fait un parallèle entre les éléments composant l’orgue à tuyaux et le corps humain. Inévitablement, ce processus de transposition comporte plusieurs failles et ne peut en aucun cas mener à une compréhension approfondie d’un sujet. Néanmoins, cette nébuleuse analogie m’a permis d’apprécier davantage la beauté des œuvres réalisées avec cet instrument millénaire, ici revisité. Dans l’espoir de dévoiler le fonctionnement des orgues midifiés, je vous fais part, à l’écrit, de mes apprentissages.

Le corps de l’orgue

Si les diverses sonorités de l’orgue étaient en quelque sorte sa voix et si les tuyaux sifflant sous le passage des vents étaient sa gorge et ses lèvres, la console de l’orgue – le lieu où l’organiste prend place – serait son cerveau : le poste de commande.

Cette console complexe est composée de plusieurs claviers et d’un pédalier (clavier pour les pieds). Chacun propose différents plans sonores. De petits boutons mécaniques sont disposés de part et d’autre de la console. Sur chacun d’eux est inscrit le nom d’un instrument, passant des trompettes et des percussions aux instruments à cordes.

 

Ce système n’est pas sans renforcer l’idée que l’organiste est à lui seul musicien et chef d’orchestre.

 

L’activation de ces boutons permet de diriger l’air vers un groupe de tuyaux donnés. Ce groupe de tuyaux se nomme les jeux et les sons qui en découlent, des registres : le registre de la trompette, le registre du violoncelle, etc. Enfin, l’accumulation de différents registres, qui survient en fonction des sonorités recherchées par l’organiste ou par l’artiste, se nomme une registration.

 

La structure comme la fonction de ce procédé mécanique suggèrent que l’orgue à tuyaux pourrait être l’ancêtre des synthétiseurs.

 

De l’air est en permanence produit par la soufflerie, les poumons de l’orgue. De multiples mécanismes permettent de diriger et de moduler l’air dans les différents tuyaux afin de produire diverses sonorités, aussi douces qu’une berceuse, aussi ricaneuses que des pinsons ou aussi graves qu’une marche funèbre.

Un bémol : les multiples composantes de la console sont à la fois trop nombreuses et trop étalées pour qu’un organiste à lui seul exploite physiquement le plein potentiel de cet instrument. Autrement dit, à moins d’avoir huit bras et de bouger aussi vite que le super-héros Flash, il est humainement impossible d’actionner plus qu’un certain nombre de notes et de jeux à la fois, dans un temps donné. Heureusement, le langage de l’interface numérique permettrait de dépasser ces limitations.

L’aire de Broca : zone de la production du langage

Bien que les orgues à tuyaux aient tendance à être associés à un certain conservatisme dans notre imaginaire collectif, ces instruments séculaires ont néanmoins subi plusieurs petites et grandes transformations au cours de leur histoire. Les plus récentes avancées technologiques ont principalement visé à faciliter l’entretien et l’ajustement de ces immenses instruments à vent. Dorénavant, il est possible de contrôler ces puissantes architectures non plus uniquement par l’entremise de la console, lieu d’où l’organiste dirige habituellement l’orgue, mais également via une interface numérique : le langage MIDI. Ainsi, les jeux et les notes des claviers qui parsèment la console (la console ayant été métaphoriquement associée au cerveau de l’orgue) peuvent s’animer seuls, sans qu’un organiste les touche.

L’aire de Broca est une zone du cerveau humain associée à la production des mots. Comme notre cerveau, l’interface informatique MIDI ne produit aucun son. Elle est néanmoins mise en œuvre pour produire des sonorités.

Musical

Instrument

Digital

Interface

Généralement, le MIDI est un langage permettant le transfert de données entre plusieurs instruments de musique électroniques, l’ordinateur étant ici considéré comme l’un d’eux. Certains praticiens de l’art sonore voient le langage MIDI davantage comme un outil supplémentaire qui permettrait de jouer d’un instrument autrement, d’explorer ses limites.

Il en est de même pour l’orgue. En effet, grâce au langage MIDI, les poumons de l’orgue envoient de l’air dans ses tuyaux lorsqu’une valve électromécanique reçoit un signal électrique. Habituellement, ce signal électrique est envoyé à partir des touches du clavier et des jeux de la console lorsqu’ils sont activés par un organiste. Mais ce signal électrique peut aussi être envoyé depuis un clavier d’ordinateur ou des capteurs, voire être programmé, et c’est là que le champ de création des artistes se transforme.

En plus, de nombreux ordinateurs peuvent être interconnectés! Cela permet de jouer de cet instrument architectural à plusieurs, une avenue assez peu explorée jusqu’ici dans l’histoire des orgues à tuyaux. Sans l’interface MIDI, cette possibilité aurait d’ailleurs été impensable, l’espace qu’on trouve derrière la console étant plutôt restreint.

Puis un ordinateur peut se connecter à toutes sortes de capteurs : capteurs de lumière, de mouvement, de son, de pression, etc. Ces capteurs récoltent et envoient des données à l’ordinateur qui, lui, parvient à en assurer la traduction, soit le transfert vers les parties mécaniques de l’orgue, grâce au langage MIDI. Ainsi, tout élément physique (objet du quotidien, lumière, son, corps humain ou autre) peut dès lors devenir dispositif électronique; entrer en relation avec l’orgue, le faire vibrer et produire des sonorités.

Par exemple, un capteur de pression soigneusement positionné sur un siège produira des signaux électriques si quelqu’un s’y assoit. Ces signaux seront transmis à un logiciel installé sur un ordinateur, qui les transformera en données MIDI et les reliera aux composants mécaniques, électroniques et électromécaniques de l’orgue à tuyaux.

Enfin, alliée au MIDI, la programmation est essentielle pour favoriser la traduction des signaux électriques récoltés par les capteurs, puis redirigés vers les parties mécaniques de l’orgue. Comme le mot programmer l’indique, la programmation permet notamment de prévoir et d’organiser une production. Bref, l’interface MIDI de l’ordinateur, les capteurs et la programmation permettent aux artistes, de manière individuelle ou collective, d’étendre leurs intentions et leurs expérimentations.

L’aire de Wernicke : la compréhension du langage

Le fait d’allier la captation de signaux, le langage MIDI et la programmation pour agir sur les éléments mécaniques de l’orgue relève de la prouesse et a de quoi donner une intense migraine à bien des gens! Heureusement, l’équipe technique d’Avatar accompagne les artistes afin de relever plusieurs défis. En plus d’assurer la communication entre tous ces langages numériques, l’équipe a modifié l’interface MIDI généralement associée aux orgues à tuyaux et l’a adaptée à la recherche-création pour artistes sonores en abattant des frontières.

En partant du postulat que les limites du langage constituent aussi celles de tout un monde, l’équipe de Plein Jeu a parié que le déploiement du langage des orgues à tuyaux ouvrirait de nouveaux champs de création, renouvelant ainsi l’univers sonore de ces puissants corps.