Crrriick, crrriick, crrriick, crrriick. Bzzzzzzzzzzzzzt, schklat-tlack !*

De Philip Gagnon

 

La perceuse.

 

La foreuse.

 

La drill.

 

À tambours.

 

À chocs.

 

À percussions.

Un outil à tête rotative. Un outil à têtes interchangeables. Autant capable de fixer que de libérer des possibilités. Un outil capable de percer des trous dans ce qui est lisse et imperméable. Un outil capable de séparer ou d’imposer une communication à certains matériaux enclins à se prêter au jeu. L’objet que j’appelle perceuse est un outil polyvalent, qui peut changer de forme et accomplir de multiples tâches. Certaines sont plus conventionnelles. D’autres le sont moins. Il peut percer des trous de différentes grandeurs, entortiller des câbles, générer des sons, démanteler ce qui fut assemblé avec des vis, faire tournoyer des objets, aléser ou tarauder ce qui a été préalablement percé.

La perceuse électrique est brevetée aux alentours de 18892. L’entreprise américaine Milwaukee met au point le premier système à percussion en 1935. En 1967, Hilti commercialise les premiers perforateurs. Parmi les multiples avancées qui ont déterminé l’évolution de la perceuse, le tournant qui m’intéresse le plus est survenu aux environs de l’année 1910. La compagnie américaine Black & Decker reconsidérait alors le design de la perceuse pour qu’une seule personne puisse facilement la manipuler. Au même moment, le produit d’un client traînait sur la table de travail : un pistolet provenant des manufactures de Colt. Les images s’assemblèrent et la perceuse devint une arme de construction. La compagnie donna la forme d’un pistolet à la perceuse électrique. Pour plusieurs personnes, le pistolet est un outil de communication plutôt convaincant.

En 1965, un peu avant l’invention du perforateur, une dizaine d’artistes, incluant John Cage, Yvonne Rainer, Robert Rauschenberg, Lucinda Childs et David Tudor, sont jumelés avec des ingénieurs pour créer les dix performances de l’événement 9 Evenings3. Bien que plusieurs des ingénieurs aient déjà travaillé sur des projets artistiques, peu sont initiés au langage de l’art. Issus de disciplines et de milieux différents, les artistes et les ingénieurs peinent à se comprendre pour réaliser les œuvres. Les premiers ont l’impression que les préoccupations techniques des seconds influent trop sur les performances à concevoir. Ces derniers trouvent, à l’inverse, que les artistes ne comprennent pas les enjeux technologiques qu’implique le travail à accomplir 4.

Une fois trouvée, la solution au problème inspire la création de la couverture du programme de l’événement. Il s’agit d’employer le langage des diagrammes visuels. Ce langage est une représentation symbolique d’informations. Une cartographie d’allers et de retours. Une visualisation de données qui expose le réseau fonctionnel que l’on ne voit pas. C’est un troisième langage, technique et visuel à la fois. Il chevauche le vocabulaire des artistes et des ingénieurs. C’est en laissant l’oral de côté et en dessinant que la communication a finalement été efficace.

La meilleure alliée de la perceuse électrique demeure sans aucun doute la vis. C’est un bout de métal à la forme fluide et infiltrante. Avec la vis, il est possible de créer un point d’appui en creusant un filet spiralé dans les matériaux plus ou moins mous.

Il se peut que la vis agisse comme un pivot et que l’outil ou le matériau se mette à faire des rotations autour d’elle. Dans la majorité des cas, deux vis fixeront solidement les objets ensemble. Il deviendra alors très difficile de les manipuler séparément.

On peut aussi remarquer que la vis modifie légèrement la forme des objets qu’elle perce. À un point tel que, parfois, les objets restent en place lorsqu’on retire la vis. La déformation fait en sorte que les objets se chevauchent et s’interpénètrent légèrement.

Si les objets ne sont pas prépercés avant l’insertion de la vis, certains matériaux ont tendance à craquer.

Contrairement aux artistes et aux ingénieurs de 9 Evenings, Benoît, Bruno et moi provenons tous les trois du milieu artistique. Cela dit, nous pratiquons habituellement des « disciplines » différentes. Nos langages ont des référents différents. Les mots que nous utilisons sont teintés d’idées différentes. Il nous a fallu plusieurs jours pour le réaliser. Certains mots, tels vocabulaire, langage, performance, interprétation et concept, créent une confusion au sein du trio. Nous tentons de répéter plusieurs fois nos énoncés de manières différentes. Nous parlons de sons lourds, chauds, colorés et pointus. Mais, encore là, la couleur brune ne fait pas consensus. C’est à travers un quatrième langage, assemblé petit à petit, que nous naviguons et apprenons tranquillement à communiquer.

Je crois que nous étions tous les trois déjà prépercés par le langage du jam. Même l’orgue du Palais Montcalm, le quatrième membre du trio, s’y connaît un peu. Tout tombe à sa place lorsque nous cessons de parler avec des mots et commençons à générer des sons, à dévisser des bancs, à courir parmi les allées et à jouer du Palais Montcalm. Telle une perceuse, lorsqu’elle nous fait savoir qu’une vis est bien en place, nous communiquons sans résistance et de manière fluide.

La perceuse, bien qu’elle ne puisse pas proposer une entente entre les matériaux, détient un langage sonore qui lui est propre. Elle émet un certain son lorsqu’une opération se déroule sans problème. Si elle rencontre une difficulté, elle le signale par un autre son ou par une résistance. Si des matériaux sont déjà percés, la vis a moins de travail à faire. Il est donc tentant de dire que tout devient de plus en plus facile au fur et à mesure que les matériaux se connaissent. Par contre, si un trou réservé à une vis est trop large ou usé, il se peut qu’elle n’ait aucun point d’appui et « tourne dans le beurre ».

*Veuillez noter que je suis bien loin de posséder une quelconque habileté en construction ou en rénovation.

2 Veuillez noter que je suis bien loin d’être historien.

3 Pour plus d’information sur 9 Evenings, vous pouvez consulter le site de la Fondation Daniel Langlois pour l’art, la science et la technologie : https://www.fondation-langlois.org/html/e/page.php?NumPage=294.

4 Clarisse Bardiot, « The Diagrams of 9 Evenings », dans 9 Evenings Reconsidered: Art, Theatre, and Engineering, 1966, Cambridge, MIT List Visual Arts Center, 2006, p. 45-54.