Plein Jeu, l’orgue aujourd’hui

D’Anne-Marie Bouchard

« Le patrimoine est l’héritage du passé dont nous profitons aujourd’hui et que nous transmettons aux générations à venir.1»

Si le patrimoine est souvent considéré, dans l’imaginaire collectif, comme un objet, un bâtiment, une œuvre, une pratique culturelle, une tradition, qui doivent être transmis de manière intacte et que l’on doit protéger de toute transformation, la réalité de la transmission du patrimoine est à la fois plus complexe et plus ouverte. Puisqu’il appartient également à la culture vivante, le patrimoine matériel et immatériel peut être pérennisé par des pratiques culturelles actuelles qui intègrent ce dernier et qui s’en inspirent, voire le remettent en mouvement.

Dans ce contexte, le projet Plein Jeu, qui met en valeur l’un des instruments les plus emblématiques du patrimoine musical et architectural de Québec, l’orgue à tuyaux, se distingue d’autres initiatives récentes par ses objectifs et son originalité.

Le projet vise à développer de nouvelles interfaces de composition pour orgue à tuyaux midifié, permettant la création et la diffusion d’œuvres à distance et sans usage du clavier. Qui plus est, Plein jeu est un projet collectif, singularité qui, en elle-même, décloisonne l’activité généralement individuelle de l’organiste. En dépassant la nécessité de maîtriser une technique spécifique pour jouer de cet instrument, ces interfaces permettront à des musiciens et artistes d’horizons divers d’actualiser le langage traditionnellement associé à la pratique de l’orgue ou de l’intégrer plus aisément dans des pratiques multidisciplinaires. Ce potentiel créatif est un exemple concret d’une conception vivante du patrimoine.

L’orgue occupe une place unique dans l’histoire du Québec. On recense d’ailleurs quelques-uns des premiers orgues de la Nouvelle-France dans la ville de Québec, où ils font leur apparition dès 1657. En 1664, Mgr de Laval fait importer un orgue pour la paroisse de Québec, orgue qui servira de modèle et sera reproduit par des sculpteurs, parfois même par des amateurs habiles, de nombreuses églises ayant alors pu être dotées d’un instrument à moindre coût. Néanmoins, c’est un facteur parisien qui importe la plupart des orgues les plus prestigieux de la province, tel celui produit en 1753 pour la cathédrale de Québec et malheureusement détruit dans un incendie, six ans plus tard, lors de la prise de Québec2. Puis, sans surprise, la création d’établissements coloniaux permanents stimule la production artistique, les besoins en ornementation et en instruments de musique allant croissant. La victoire des Britanniques et l’isolement relatif de la colonie qui s’ensuit vont contribuer au développement des arts sur le territoire.

Il faudra tout de même attendre la première moitié du XIXe siècle pour que se professionnalise véritablement la facture d’orgue sur le territoire3, avec l’arrivée à Montréal de l’Américain Samuel Russell Warren en 1836. Quelques années plus tard, l’autodidacte Joseph Casavant a également construit près d’une vingtaine d’orgues, tous disparus, mais son nom est encore associé à la facture d’orgue québécoise. Ses fils, qui se formeront en Europe, fondent leur entreprise en 1879 et acquièrent une réputation enviable après la production, en 1890, de l’orgue de la basilique Notre-Dame de Montréal4. Consciencieux et informés des nouveautés liées à leur métier, les frères Casavant surent positionner avantageusement leur commerce au début du siècle suivant.

Bien des développements ont ponctué l’histoire de l’orgue à tuyaux depuis son invention, mais son interface, le clavier, est demeurée stable jusqu’à ce que les innovations électroniques et informatiques les plus récentes aient offert des possibilités de création inédites à la communauté. Ces innovations ont permis non seulement de considérer un véritable renouvellement du langage lié à l’instrument, mais aussi de « dépasser ses limites humaines », pour reprendre la formule fertile de l’artiste et musicien Bruno Bouchard. Cette volonté de dépassement des limites est un leitmotiv au fondement de tout développement technique et technologique ou presque, depuis la révolution industrielle jusqu’à nos jours. Pour le meilleur et pour le pire, dirons-nous face aux enjeux climatiques et sociopolitiques de notre temps.

Tout de même, dans le cadre de Plein Jeu, ce leitmotiv paraît être une manière audacieuse et prometteuse de décloisonner et de désacraliser l’orgue.

Ces deux mots, décloisonner et désacraliser, synthétisent les enjeux primordiaux de toute mission patrimoniale, particulièrement celle des musées, dont le mandat de conservation et de recherche implique souvent d’extraire l’objet ou l’œuvre de leur contexte pour assurer leur pérennité. Ce paradoxe n’est pas simple, d’autant que les jeunes générations, qui ont reçu une éducation religieuse minimale, forment de plus en plus le public des musées. Or, au fur et à mesure que cela se produit, de nouveau discours doivent être élaborés, ouvrant des perspectives pour réfléchir sur les œuvres religieuses. En ce sens, un projet qui facilite l’accès à un orgue patrimonial et en fait évoluer le langage en l’actualisant témoigne d’un remarquable travail de conservation et de mise en valeur, doublé d’une démarche artistique qui permet de revisiter l’histoire de cet instrument incontournable présent sur notre territoire depuis les débuts de la colonie. Mais surtout, un tel projet permet de réimaginer et de décupler le potentiel que recèle l’orgue à tuyaux pour les pratiques artistiques et musicales à venir.

1Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture, Convention du patrimoine mondial, https://whc.unesco.org/fr/apropos/.

2 Antoine Bouchard, Les orgues du Québec, Québec, Conseil du patrimoine religieux du Québec, http://mail.patrimoine-religieux.qc.ca/fr/pdf/documents/Orgues_du_Quebec.pdf.

3Anne-Marie Bouchard, Croire, Devenir, Imaginer, Ressentir, Revendiquer, Québec, Musée national des beaux-arts du Québec, 2018, p. 5.

4 Antoine Bouchard, ibid., p. 1.